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Dossier - Café de la Cloche

L’heure de la cloche n’a pas encore sonnée

Le verdict est tombé mardi. Philippe Bitat, gérant du café centenaire, a gagné le procès qui l’opposait à son propriétaire, l’ANF. Il échappe à un déplafonnement à la hausse de 300%, synonyme de licenciement du dernier salarié ou de fermeture du café.


C’est un homme apaisé qui tient aujourd’hui les rênes du Café de la Cloche, enraciné rue de la Charité depuis plus de cent ans. Il est 9 heures du matin et Philippe Bitat s’affaire déjà derrière son comptoir. Les tasses tintent même si les clients ne se bousculent pas sur les banquettes de cuir marron, semblables à celles des vieux films américains.
Le cafetier d’une trentaine d’années, a les traits moins tirés qu’à l’heure où il attendait encore le résultat de son procès. Il a même le sourire aux lèvres lorsqu’il se glisse derrière l’une des tables marbrées pour évoquer les deux longues années de procédure qui l’ont opposé à son propriétaire : l’ANF.
La société immobilière voulait augmenter son loyer de 300%. Une situation non viable pour le gérant qui s’est alors lancé dans une démarche juridique qu’il qualifie aujourd’hui de « calvaire ».
Mais à présent, ses mots sont bien plus optimistes. « C’est une grande victoire », s’empresse t-il de constater. Le jugement a été rendu le 11 février, déboutant l’ANF. Toutefois, Philippe Bitat rappelle que s’« il y a eu jugement, le propriétaire a encore un mois pour faire appel ».

« David contre Goliath »

Malgré tout, Philippe Bitat ne cache pas son bonheur. Avec un déplafonnement de 300%, il aurait pu mettre la clef sous la porte. « Tout le monde me disait que c’était perdu d’avance, que c’était le pot de fer contre le pot de terre ou David contre Goliath. C’est une victoire surprise ! », se réjouit t-il.
Il est d’autant plus satisfait qu’à ce jour, personne n’avait encore gagné contre l’ANF. « Tous les voisins ont perdu. Certains sont tombés dans le piège et ont dépassé le cap des 12 ans à partir duquel le propriétaire peut déplafonner les loyers en toute légalité », explique le gérant. Il ajoute que « d’autres ont dû partir, ou ont payé le déplafonnement sans broncher ».
Dans son cas, l’ANF a fait appel à un expert qui a conclue que La Cloche bénéficiait de l’attraction touristique grandissante de Lyon, notamment suite à l’inscription de la ville au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1998. Un rayonnement qui justifie selon lui, la hausse du loyer. Mais la juge des baux commerciaux a rejeté cet argument.
Finalement, suite à cet interminable épisode judiciaire, le loyer de La Cloche augmentera seulement de 5 500 euros à 8 000 euros. Une goutte d’eau comparé à ce que réclamait l’ANF. C’est donc « un soulagement » pour le cafetier qui n’en dormait plus.

 « Une délivrance inestimable »

Les habitués des lieux ont apporté leur soutien à Philippe Bitat tout au long du combat. La pétition en ligne a réunit 500 signatures, le petit cahier posé sur le comptoir, à l’entrée du café en contient 2 000... Voila ce qui motivait tous les jours le tenancier. Et lorsque la juge des loyers a prononcé le jugement, il a ressenti « une délivrance inestimable ». « Je suis fier d’avoir tenu bon. Moi, le petit café de quartier, battre un gros financier comme ça… je dis chapeau ! », jubile t-il.
Néanmoins, l’homme n’oublie pas de saluer la performance de son avocat. « Dieu sait qu’on m’en a proposé des avocats mais j’ai choisi un client avec qui j’ai sympathisé. Ce n’est pas LE plus grand avocat de Lyon mais le résultat est là. Tous les avocats de Lyon l’ont appelé pour le féliciter », raconte Philippe Bitat.
Finalement, dans cette histoire il n’a qu’un regret : que le soutien des politiques soit venu trop tard. Il espère simplement que Denis Broliquier, maire du deuxième arrondissement, tiendra parole et le recevra comme il l’a promis, « avec des personnes haut placées de l’ANF, pour servir de médiateur et faire en sorte qu’il n’y ait pas d’appel ». Mais, le cafetier reste sceptique. « Est-ce qu’il va donner suite ? Point d’interrogation », conclue t-il.

Sophie Barde Cabusson




« Franchement, je ne le voyais pas partir »

D’abord client, Alexandre Aublè a fini par passer derrière le comptoir de La Cloche. Il y travaille depuis deux ans et pour lui, l’issue  favorable du procès ne faisait aucun doute. Interview.

Sophie Barde CabussonQu’est-ce qui vous a amené à travailler aux côtés de Philippe Bitat ?
Alexandre Aublè – À l’origine j’ai connu ce café par hasard avec ma mère. Puis ensuite j’ai travaillé à l’Hôtel Le Royal, juste à côté. Je venais donc boire un café ici avec mon chef tous les matins.
On a commencé à mieux connaître le patron et de fil en aiguille c’est devenu un ami. En fait, le Café de la Cloche est presque devenu ma deuxième maison !
J’ai commencé à donner un coup de main à Philippe, mais pour être sûr que l’on puisse continuer à travailler ensemble, on attendait que le résultat tombe. On attend toujours de savoir s’il y aura appel ou non mais pour l’instant la chance est de notre côté.


Etiez-vous inquiet quant à l’issue du procès ?
Le jour du verdict, je n’étais pas présent. J’aurais du être là mais j’ai eu des impératifs familiaux. J’ai donc entendu le résultat à la télé. Et là par contre c’est vrai… ça m’a mis légèrement la larme à l’œil.
Quand ma mère a connu ce bar, je ne sais même pas si elle avait déjà prévu de me mettre au monde. Il est ancré dans le quartier. Alors personnellement, je ne le voyais vraiment pas partir.


D’où venait cette sérénité à l’heure du verdict ?
Je lui avais dis dès le départ : « tu verras le café ne peut pas disparaître ». Alors je n’ai pas du tout été étonné par le résultat. Pourquoi ? Parce que c’est un bar unique. Ce n’est pas comme ailleurs où ça hurle dans tous les sens. Ici il y a des retransmissions télé et des soirées à thèmes. Les Cafés Philo, Cafés foot, Cafés concert… c’est quelque chose de vraiment particulier. C’est propre à La Cloche. Et puis sa disparition aurait vraiment calmé la rue car à côté il n’y a que de petits magasins.
Une autre particularité : ici il y a deux sortes de clients. Les jeunes et les moins jeunes. Par contre, il n’y a qu’une seule mentalité. Par exemple, il arrive que l’on sorte la console. Les jeunes jouent mais les anciens sont là aussi, viennent à côté et regardent. On peut faire tous les bars de Lyon, on ne voit pas ça ailleurs. Il n’y pas la même relation entre la clientèle et le patron. C’est vraiment familial ici.

S.B.C.


EN BREF

Des profits considérables pour l’ANF
La société immobilière est passée à travers les mailles de la crise qui sévit actuellement en France. L’ANF détient la majeure partie des immeubles de la rue de la République, l’une des principales artères commerciales de Lyon. Propriété qui lui a permis de terminer 2008 avec un chiffre d’affaire de 59,1 millions d’euros, soit  une hausse de 92,3% par rapport à 2007. Ce succès, l’ANF le doit à sa politique de valorisation de son patrimoine grâce à laquelle elle a perçu des loyers plus élevés, représentant un gain de près de 15 millions d’euros.

La rue de la République se vide
L’augmentation des loyers sur la Presqu’île lyonnaise a eu des conséquences directes sur les petits comme sur les grands commerces. Plusieurs établissements sont ainsi tombés sous le couperet de l’ANF, qui a rendu leurs loyers non viables. Plusieurs petits bars se sont éteints. Un caviste et une pharmacie ont déjà fermé alors qu’un photographe de la rue de la Charité devrait subir le même sort. Même le géant de l’équipement sportif Go Sport a succombé. À ce jour, le Café de la Cloche est le seul miraculé de cette hécatombe.

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